Pourquoi nous avons peur de ressentir ?
Il y a une étrange ironie dans notre rapport aux émotions : elles sont au cœur de notre humanité, et pourtant, nous passons une bonne partie de notre vie à tenter de les éviter. Comme si ressentir, vraiment ressentir, était devenu dangereux. Mais pourquoi avons-nous si peur de nos propres émotions ? D'où vient cette réticence à nous laisser traverser par ce qui vit en nous ?
La peur d'être submergé
L’une des premières raisons est simple : nous avons peur de perdre le contrôle. Ressentir pleinement une émotion — surtout les plus intenses, comme la tristesse, la colère, ou même la joie — nous confronte à une forme de chaos intérieur. Il y a cette idée, souvent inconsciente, qu’une fois la porte ouverte, on ne saura plus refermer la digue. Qu’on va se noyer dedans.
Mais une émotion, par nature, est transitoire. Elle a un début, un pic, puis une décroissance. Ce n’est pas l’émotion qui est dangereuse, c’est notre résistance à elle qui crée la souffrance.
Le conditionnement : “ne sois pas trop…”
Dès l’enfance, on apprend à calibrer nos émotions. “Ne sois pas trop sensible.” “Arrête de pleurer.” “Sois fort.” Ces petites phrases, anodines en apparence, nous enseignent que certaines émotions sont “acceptables”, d'autres non. Que pleurer est une faiblesse, que montrer sa peur est honteux, que la colère est mal vue.
Avec le temps, on intègre ce filtre. On apprend à anesthésier, à mettre des couvercles, à jouer un rôle. On devient fonctionnel, mais déconnecté de nous-mêmes.
La peur de se rencontrer
Ressentir, c’est aussi se rencontrer. Et parfois, ce qu’on risque de trouver en soi nous fait peur. Peur de découvrir des parts de nous que l’on ne comprend pas, ou qu’on a appris à rejeter. Peur de mettre à jour des blessures non guéries, des manques anciens, des colères enfouies. Ressentir, c’est faire face à ce qu’on a enfoui depuis longtemps.
Et ça demande du courage. Beaucoup.
Le confort de la distance
On a aussi peur de ressentir parce qu’il est plus “simple” de vivre à distance de soi. Dans l’action, dans l’analyse, dans la tête. C’est un terrain qu’on maîtrise. On intellectualise, on planifie, on comprend. Mais ressentir, c’est revenir dans le corps. Dans le moment. Dans l’inconfort, parfois.
Et ça, ce n’est pas quelque chose qu’on nous apprend. Ce n’est pas valorisé dans une société qui glorifie la performance, la productivité et la maîtrise de soi.
Vers une réconciliation
Pourtant, nos émotions ne sont pas nos ennemies. Elles sont des messagères. Elles nous montrent ce qui est vivant en nous, ce qui a besoin d’attention, de réparation, ou simplement d’être vu. Elles sont le langage de notre vérité profonde.
Ressentir, c’est revenir à soi. C’est se rappeler qu’on est vivant.
Alors oui, ça peut faire peur. Mais derrière cette peur, il y a une promesse : celle d’une vie plus pleine, plus authentique, plus connectée. Et peut-être qu’à force de s’autoriser à ressentir, on finit par ne plus avoir peur de soi.